Aaah, « Your Life's Retribution »: le premier morceau de death metal que j'aie jamais aimé, à égalité sur le haut du podium des premiers amours métalliques avec le « Secret Face » de
Death, ces deux titres étant tous deux dispos sur la référentielle compil' « Masters of Brutality » … C'est que ça vous marque un bonhomme ce genre de premier émoi! Oui alors je vous vois venir hein:
« Encore un 10/10 labellisé Thrasho-Nostalgie accordé par un chroniqueur incapable de dissocier plaisir auditif objectif et douceur des jours heureux où choco-BN et Fulguro-Poings rythmaient le quotidien. »
Tatata! Les qualités intrinsèques et le statut de cet album se suffisent à eux-mêmes pour justifier l'attribution de la note maximale. D'ailleurs je charge von_yaourt – qui à l'époque aurait eu du mal à capter les émissions metal de la bande FM floridienne, le scrotum de papa faisant écran – de vous confirmer, au-delà du débat sur le gâtisme avéré ou non de votre dévoué serviteur, la légitimité de cette notation.
« Unquestionable Presence » étant la première chronique d'Atheist parue sur Thrasho, en avant pour un brin d'histoire! Actif de 1987 à 1993 (
vovon vous parlera de la suite de leurs aventures dans le courant de l'année), Atheist est un groupe de death metal rassemblant la crème des techniciens de la très active scène Floridienne dite « de Tampa ». Après un « Piece of Time » au niveau de virtuosité déjà peu anodin, le groupe décide de pousser le bouchon encore un peu plus loin sur leur second album. Malheureusement, alors que le processus de composition arrive à son terme, sur le chemin du retour d'une tournée effectuée aux côtés de
Candlemass, le van du groupe s'en va cueillir un bouquet de fleurs au bitume, ce qui pousse Roger Patterson, bassiste et force vive du groupe, à entamer un grève de la vie éternellement reconductible. Afin d'enregistrer tout de même ce second album – et de rendre ainsi hommage à Roger –, le groupe se met en recherche d'un nouveau bassiste. Après avoir essuyé un premier refus de Doug Kayser, bassiste de Watchtower, le groupe recrute Tony Choy, bassiste du groupe jumeau
Cynic. La suite de l'aventure est gravée sur CD et appartient déjà à la légende.
Il n'est pas facile de tenter de décrire avec des mots ce qui émane des 8 morceaux de « Unquestionable Presence ». Les neurochirurgiens du metal pourraient sans doute noircir des tableaux entiers de formules trigono-musicales et de calculs d'intégrales solfègiques pour vous expliquer à quel point le groupe est trop-balèze-avec-ses-doigts, m'enfin je ne sais pas vous mais, sachant tout juste placer une clef de sol où il faut sur une partition, ce genre d'approche à tendance à me barber. Et puis ce ne serait pas rendre justice à un groupe qui, plus que tout autre, a réussi à faire coexister des concepts a priori antinomiques quand ils sont à ce point poussés dans leurs extrêmes: technicité et accessibilité. En effet impossible – même pour un ingénu de la technique comme moi – de ne pas se rendre à l'évidence qu'un tel album a dû nécessiter des trésors d'ingéniosité et de virtuosité lors des phases de composition et d'enregistrement. Impossible de ne pas se rendre compte que chacun des membres du groupe fait des choses avec son instrument (
…) qui déclencheraient immédiatement une batterie de contrôles anti-dopage si l'équivalent pouvait être exécuté dans un quelconque domaine sportif. Et en même temps difficile d'imaginer comment cette grosse demi-heure de musique - pourtant bourrée ras la gueule d'un amoncellement de passages tarabiscotés, jazzy, changeants et tumultueux – pourrait être plus digeste, plus fluide, plus évidente même, et plus facilement assimilable par le commun des métalleux.
Quand arrive l'heure de décrire cette musique, difficile de ne pas taper dans le catalogue des métaphores, quitte à ce que cela vire au cliché. Mais comment exprimer l'effet que fait « Mother Man » autrement qu'en comparant son écoute à une course effrénée dans le labyrinthe de la Reine de Cœur, avec sur les talons la bande des tueurs à gages du « Prix du Danger » (
ou de « Running Man » pour les plus jeunes). Comment rendre compte des rebondissements divers et des fulgurances de « Your Life's Retribution » sans comparer son écoute à une expérience similaire à celle que connaît une boule de flipper bringuebalée de bumpers en trappe « Multi Ball », de rampes en spinners jusqu'au tilt final? Comment évoquer la succession des tableaux de « An Incarnation's Dream » sans tracer un parallèle avec les figures sans cesse changeantes, sans cesse sublimes d'un kaléidoscope? Comment dire l'intelligence collective qui fait s'entrelacer, se séparer puis se rassembler à nouveau les parties des différents musiciens sans évoquer le travail de peintres aux gestes précis mais en apparence incohérents, qui pas à pas construiraient une fresque à chaque instant plus nette, à chaque instant plus époustouflante? On écoute « Unquestionable Presence » comme un habitant de bidonville découvre le château de Versailles, les yeux sans cesse écarquillés d'émerveillement, pièce après pièce, chaque nouveau plan apportant son lot d'arabesques dorées, d'ornements fastueux, d'excès affolants. La réussite de tout cela réside sans doute dans le fait que, aussi foisonnant que soit cette musique, chaque passage est relié au précédent par une transition logique, chaque frivolité technique s'agite sous l'égide d'une mélodie souveraine, chaque moment de chaos hétérogène est suivi d'une charge groupée porteuse d'un sévère coup de pied au cul métallique. Et au final qui irait se plaindre d'une esthétique trop élitiste à l'écoute de la déflagration speed à 2:39 sur « Mother Man », ou à la sortie de bombardier effectuée à 3:00? Qui irait crier à la masturbation stérile à l'écoute du sprint démarrant « The Formative Years »? Qui ne serait pas touché par la grâce de cette guitare lead et de la rythmique guerrière qui la porte à 2:02 sur « Brains »?
Allez c'est décidé: non, je ne profiterai pas de cette conclusion pour tenter de vous convaincre une bonne fois pour toutes de l'excellence de cet album par le biais d'une formule lapidaire et définitive. En effet on parle ici d'un album historique, d'une pierre angulaire du techno death, d'un monument d'une telle ampleur que vous ne devriez pas avoir besoin de mon doigt de chroniqueur pour en trouver tous seuls le chemin. Je me bornerai donc à vous rappeler que Relapse a sorti une superbe réédition incluant des notes très instructives émanant de la main même de Kelly Shaefer, ainsi que diverses démos avec à la basse Roger Patterson, les pistes de basse et de batterie de « Mother Man » et les pistes rythmiques de « And The Psychic Saw ». Incontournable pour les amateurs!