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Enterré Vivant - Kurogoku (黒獄)

Chronique

Enterré Vivant Kurogoku (黒獄)
Bien… Je ne vois qu’une seule difficulté à rédiger la chronique du nouvel album d’ENTERRÉ VIVANT : parvenir à conserver une part de mystère afin de vous inciter à découvrir en parallèle l’interview qui accompagnera l’article. Ne pas trop en dévoiler, ne pas anticiper les réponses possibles, ne pas divulguer des secrets de fabrication, me focaliser uniquement sur l’œuvre, rien que l’œuvre. Guère évident compte tenu de la richesse de Kurogoku (黒獄)… Par quelle extrémité l’appréhender ? Comment éviter l’éparpillement, le fil décousu, afin de respecter l’unicité de la création, coller au plus près ? Une fois n’est pas coutume, je m’astreindrai à établir un plan, qui sera le suivant : 1. Label ; 2. Thématique ; 3. Texte ; 4. Pochette ; 5. Musicien ; 6. Composition. Une tentative de structuration nécessaire car j’ai beaucoup à dire, une fois n’est pas coutume diront les langues perfides.

1. Label

Le groupe a dû bouger, de gré ou de force. Il change pour la troisième fois de lieu d’hébergement : après des débuts chez Drakkar Productions pour Les ténèbres ne sont pas formées d’ombre (2021), adieu Antiq Records qui abrita la formation le temps de Shigenso (2023) puis Akuzaï (2025) et fêtons dignement la signature avec Transcendance, une maison mère particulièrement appréciée en ces pages, pour ne citer que quelques-unes de ses références : BROUILLARD, VERTIGE, SAINTE OBYANA DU FROID. Une association finalement pas si surprenante pour une collaboration que l’on espère longue, fructueuse. Quoi qu’il en soit, la couverture promotionnelle a l’air particulièrement efficace et les supports physiques de grande qualité, point qui n’était pas vraiment une inquiétude au regard de ce à quoi nous avons jusqu’alors été habitués. C’est vrai, l’envergure en termes de renommée n’est peut-être pas la même, l’entretien nous en apprendra éventuellement davantage sur les motivations des uns et des autres, ce changement ne remettant de toute façon pas en cause les autres projets d’Erroiak disponibles chez Antiq. Autrement dit, les relations restent au beau fixe.

2. Thématique

Le duo approfondit évidemment ses différentes déclinaisons de la culture japonaise, Sakrifiss, une nouvelle fois en charge du concept ainsi que de l’écriture, s’intéressant ici aux six Royaumes de renaissance du bouddhisme. En synthèse, il s’agit des mondes de la cosmologie bouddhiste où se réincarnent les êtres selon leur karma : les enfers, les affamés, les animaux, les humains, les demi-dieux belliqueux et les dieux ou êtres célestes. Question d’équilibre, ces mondes se déclinent en six compositions sur lesquelles je reviendrai ultérieurement. Je pourrais certes essayer d’établir un parallèle un brin factice avec les neuf cercles de l’Enfer de Dante, pour la frime, sauf qu’à bien y regarder, adresser une telle comparaison s’avèrerait dénué de sens tant le principe même de réincarnation se situe à l’opposé de l’idée chrétienne d’un châtiment éternel. Je reconnais donc mon ignorance crasse en la matière, préférant laisser la parole aux intéressés afin de détailler cet aspect de la création. Il reste que cela nous change des sujets traditionnellement associés au black metal tout en apportant le réconfort moral de pouvoir se cultiver de façon ludique. Une interrogation subsiste : ce choix a-t-il un lien de cause à conséquence avec le précédent qui traitait de la Deuxième Guerre Mondiale ? C’est sûr, il n’y a pas que Papy Boyington qui a pris du plomb dans l’aile à l’époque, les karmas ont sévèrement morflé eux aussi.

3. Texte

On se doute que le concept de Kurogoku (黒獄) ne s’arrête pas à la simple esthétique du sujet retenu. Chaque monde se voit donc textuellement représenté mais j’apprécie en premier lieu que le parolier ne cherche pas à nous infliger un cours d’histoire religieuse ni à expliquer les fondements de l’existence de cette croyance. En effet, en écrivant presque systématiquement à la première personne, l’auteur s’efforce plutôt de retranscrire le point de vue, les pensées et sentiments de chaque réincarné à l’aide de styles littéraires visant à illustrer au mieux le Royaume en question. Par exemple, « Gakidô » (les affamés), outre le champ lexical de toutes les faims, s’applique à proposer des phrases maigres, des mots secs (douleur ; épuisement ; convoitise ; lamentation…), décharnés, expression sans détours de la souffrance physique causée par le manque d’eau, de nourriture, de relations charnelles. Un monde d’inassouvissement permanent qui ne pouvait que se traduire par des termes assujettis au corporel, aussi bas soit-il.

Je pourrais également parler de « Ningendô » qui, grâce à l’usage de l’anaphore (la répétition de « J’aurais pas dû » en début de vers), décline l’éventail des douleurs physiques et psychologiques que l’on peut causer à l’autre mais également s’infliger. Cette voie de l’humain s’inscrit dans une forme de regret de la violence infligée avec une perception cependant très égoïste des actes. « Je », jamais « elle », soit l’expression de l’égocentrisme, d’un manque total d’empathie et, finalement, d’une forme de déshumanisation d’autrui en le rendant responsable des tourments qu’on lui a infligés. Et si je ne parcourrai pas l’ensemble des lyrics, tant ils sont travaillés et confèrent une profondeur accrue au concept, je relèverai seulement un dernier élément qui traverse l’ensemble de l’album tout en le définissant : l’impossibilité immuable de s’accomplir pleinement, même en se réincarnant dans le monde céleste. Ainsi au cours de « Tendô », alors que le narrateur a enfin mérité sa place « là où les Dieux habitent », il reste hanté par son passé, nostalgique de sa famille, des amis perdus, conscient que c’est cette impossibilité à se délester du poids des regrets, à accepter la solitude (prix à payer pour appartenir à l’élite) qui seront la cause de sa future chute, « comme si l’ordre des choses ramenait le malheur ». Crise de lucidité ? Défaitisme ? Fatalisme ? Déficience morale du narrateur finalement indigne du don ultime car humain, trop humain ? Le morceau suivant étant « Chikushôdô », la voie de l’animal, l’auditeur comprend sans peine que le personnage principal s’est vu déposséder de tout, relégué au rang de la bête puisque incapable d’élever son esprit à la hauteur du divin. La frustration comme unique état permanent, ce qu’appuient par ailleurs les compositions dans leur radicalisation globale (on y vient).

4. Illustration

La collaboration avec Transcendance débute sous les meilleurs auspices puisque ce n’est pas moins de deux pochettes qui sont proposées : l’une pour la version CD, l’autre pour la version vinyle. J’avoue une préférence pour la première où nous retrouvons le bandeau noir (à gauche cette fois), un coloris sépia, évidemment dans une esthétique nippone où le jeu de miroir trouble la compréhension. Ne serait-ce pas le personnage central qui serait le reflet du visage livide en arrière-plan ? La femme observe-t-elle la vie future que son karma lui réserve ? Son incarnation antérieure ? Ou est-ce ce regard blanc, vitreux, qui contemple avec angoisse ce qu’il fut ainsi que les causes de sa condamnation irrévocable à un monde inférieur ? C’est là l’un des mystères du disque, un voile qui ajoute encore de l’épaisseur à ce projet ambitieux. De tels artwork ont de quoi ravir les collectionneurs, d’autant que les cent premiers acquéreurs se verront offrir en bonus une jolie carte « Royaume ». Quant à ceux qui hésitent encore parce qu’ils ont le choix du support, sachez que le vinyle propose une piste supplémentaire, « Ningendô », sur laquelle les deux vocalistes intervertissent leurs parties. Me concernant, il s’agit d’un argument différenciant de poids car cela confère une tout autre couleur au morceau, également largement plus intéressant que la sempiternelle « version démo » à laquelle nous avons si souvent droit.

5. Musicien

Qui est la jeune femme qui pose élégamment aux côtés d’Erroiak et de Sakrifiss ? Quel est son rôle ? Nous connaissons les compères, pas du genre à collaborer avec des gens pour la figuration. Mise à part cette interrogation de pure forme, quelques vocalises féminines jaillissant de l’au-delà en guise d’évidente réponse, la formation conserve son mode de fonctionnement habituel, la distance n’ayant jamais été un frein à l’inspiration : le Français s’occupe de l’ensemble des instruments et d’une partie du chant, l’expatrié gère le concept, les textes et l’autre moitié des voix. C’est une structure qui a prouvé son efficacité, sa singularité stylistique également, reste à présent à s’immerger pleinement dans les compositions après ce vaste tour d’horizon (qui n’ennuie personne j’espère).

Quant à la production, si c’est un sujet qui vous intéresse, sachez que c’est Déhà aux manettes, artiste que l’on ne présente plus en ces pages tant il y est omniprésent. Cela étant, mais je ne suis pas un fin technicien, la sonorisation butte, mettant parfaitement en exergue chaque subtilité. Un boulot impeccable bien entendu de la part d’un type qui ne se trompe que rarement, voire jamais.

6. Composition

Nous pouvons noter que l’ordre des titres ne respecte pas celui de la séparation entre les domaines inférieurs (enfer, affamés, animaux) et supérieurs (humains, demi-dieux, dieux). Il sera évidemment intéressant de questionner les protagonistes sur ce choix mais nous pourrions déjà supposer que le LP ne nous contera pas l’ascension d’un être infernal vers la sphère céleste. Cela aurait été trop évident, trop simpliste, un mauvais scénario américain. Au contraire, le fait de briser cette logique ascensionnelle afin de proposer une narration chaotique reflètera mieux le parcours non linéaire de celui qui débutera son voyage parmi les affamés pour le terminer parmi les demi-dieux colériques. Aucun apaisement, aucune fin heureuse, une souffrance indissociable du cycle, un jour Dieu, le lendemain animal, pourceau. Karma impitoyable ou éternel retour du concret dirait la philosophie occidentale.

« Gakido », la piste d’ouverture, est peut-être l’une des chansons les plus enragées d’ENTERRÉ VIVANT. Emplie de colère, insatiable, elle expose une vision moins atmosphérique du black au profit d’un renforcement des parties blastées tout en conservant une dimension profondément humaine, artisanale au sens noble du terme tel que ce choix délibéré au moment du mixage de conserver les craquements de l’ampli du guitariste qui s’apprête à exécuter les premières notes. Pas un accordage, ni une note, juste le son de l’imposition des mains sur les cordes. Lorsque des musiciens évoluent à un tel niveau, c’est forcément voulu et ce détail, nécessaire, lance l’album, nous permet de plonger dans son esprit faillible. Métaphore de l’inatteignable perfection ? Cette option, aussi anodine qu’elle puisse paraître, change radicalement l’état d’esprit de l’auditeur au moment de d’entrer en phase d’écoute active.

Ayant toujours eu un faible pour leurs morceaux les plus longs, les musiciens nous gâtent puisqu’à l’exception de « Shuradô » (cinq minutes), les autres mouvements oscillent entre huit et neuf minutes. Pour autant, rien n’est artificiellement allongé. Il aurait sans doute été aisé de placer des samples, des interludes, d’incorporer de longues plages instrumentales, il n’en est rien. Mon sentiment, c’est que Kurogoku (黒獄) se montre légèrement moins répétitif que son prédécesseur Akuzaï. Davantage de riffs, de variations rythmiques, de changements de climats au sein d’une même pièce. A contrario de la pochette du CD, la sortie n’a rien de contemplative et si je n’exclus pas que mes écoutes soient imparfaites, je trouve qu’il y a une diminution du rôle des instruments traditionnels, ou tout du moins un usage plus subtil qui, paradoxalement, renforce l’identité du groupe. Également, conscient que les vocaux de Sakrifiss pouvaient parfois cliver, l’auditeur pourra constater qu’il appuie moins sur les croassements, les intonations étranges aux oreilles d’Européens, la dualité avec le timbre d’Erroiak conservant néanmoins toute son importance, sa force, sa mystique. Sans doute est-elle aujourd’hui plus harmonieuse, non pas lissée, cependant cette légère modification pourrait pour beaucoup aider à revoir la façon dont ils réceptionneront auditivement ce millésime.

Ainsi, plutôt que de changements, il conviendrait plutôt de parler d’affinage, d’améliorations subtiles apportées à une mécanique éprouvée, sûre de son propos. Les lancinances dépressives de « Ningendô », la sobriété mélancolique de « Tendô » afin de mettre le texte en valeur ainsi que l’important travail d’orchestration, les influences SUMMONING encore perceptibles (« Chikushôdô »), tout confère à cet album une saveur inédite alors que je pensais une forme d’accomplissement déjà atteinte. Et j’ai beau savoir que les instruments utilisés sont peu ou prou similaires, leur usage diffère complètement, l’acmé survenant durant « Jigokudô » certainement mon morceau favori d’une œuvre une nouvelle fois foncièrement atypique en dépit d’une toile japonisante affinée, donc moins immédiatement perceptible.

« Shuradô » conclura le LP dans l’esprit musical d’Akuzaï : nous y retrouvons ces guitares déliées, ce goût pour les grands espaces, une forme de grandeur transcendant l’humain, fragile néanmoins, une beauté pleine de fêlures, au bord de l’épuisement tant les changements de monde furent parfois douloureux, éternellement insatisfaisants, sans réponses, sans solutions. Seuls les cris et la lutte sont communs aux six Royaumes.

En définitive, le voyage proposé par ENTERRÉ VIVANT n’a pas fini de surprendre, quitte à laisser l’amateur parfois sur sa faim. C’est vrai, je ne retrouve que trop peu souvent le puissant spleen qui se dégageait des guitares d’Akuzaï, le groupe ayant clairement eu la volonté de réaffirmer un caractère black metal atmosphérique davantage traditionnel. D’autre part, n’étant pas parvenu à identifier les œufs de Pâques qu’Erroiak aime à cacher dans son jeu (souvenir tenace de l’interlude de Chopin planté au milieu de « Kigo »), je ressors de l’écoute avec l’intime conviction d’avoir manqué quelque chose, de ne pas avoir réussi à appréhender l’effort dans sa totalité, que des clés de lecture me restent étrangères. Il demeure un caractère aux singularités attachantes, une volonté de se rendre sur des territoires en friche, en instigateurs, jamais en imitateurs, et c’est exactement là ce que l’on attend des deux membres créateurs dont la vision reste unique.

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4 COMMENTAIRE(S)

Sosthène citer
Sosthène
03/10/2026 11:48
Erroiak a écrit : Merci beaucoup Sosthène, ça fait vraiment plaisir !!
Et pour te répondre, je me suis beaucoup moins amusé à mettre des easter eggs cette fois çi !


Ah ! J'avais peur d'avoir manqué l'immanquable !
Erroiak citer
Erroiak
02/10/2026 14:29
Merci beaucoup Sosthène, ça fait vraiment plaisir !!
Et pour te répondre, je me suis beaucoup moins amusé à mettre des easter eggs cette fois çi !
Erroiak citer
Erroiak
02/10/2026 14:26
Merci beaucoup Sosthène, ça fait vraiment plaisir !!
Et pour te répondre, je me suis beaucoup moins amusé à mettre des easter eggs cette fois çi !
Sakrifiss citer
Sakrifiss
02/10/2026 14:20
Je suis joie de voir l'écho qu'a eu l'album. Et hâte aussi que l'interview sorte pour élucider certains mystères posés dans la chro !

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Extrait de "Kurogoku (黒獄)"
  

tracklist
01.   Gakidô  (08:06)
02.   Ningendô  (07:51)
03.   Tendô  (08:00)
04.   Chikushôdô  (09:43)
05.   Jigokudô  (09:57)
06.   Shuradô  (05:27)

Durée : 49:04

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