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Dream Theater - Six Degrees of Inner Turbulence

Chronique

Dream Theater Six Degrees of Inner Turbulence
Auréolé du succès commercial et d'estime de Metropolis, Pt. 2 – Scenes from a Memory (1999), les New-Yorkais de Dream Theater, toujours composés de John Myung (basse), John Petrucci (guitare), Jordan Rudess (clavier), James LaBrie (voix) et Mike Portnoy (batterie) reviennent proposer un album fleuve à leurs fans : un double disque d'une durée colossale, de plus de 90 minutes. Celui qui s'illustre alors derrière les fûts et entretient consciencieusement sa légende au fil des albums joue alors à cette époque un rôle fondamental au sein du groupe, s'imposant comme un monarque artistique quasiment absolu et supervisant d'une main de fer les influences et les idées de ses comparses. En effet, c'est clairement un nouveau cycle qui s'ouvre avec ce Six Degrees of Inner Turbulence, marqué par le sceau Mike Portnoy. Il est d'ailleurs présenté en premier dans le livret de ce nouveau disque, lui qui partage avec John Petrucci à l'époque une accointance pour les coupes courtes (qui alimentait au delà du raisonnable les commérages des fans). Après une première phase marquée par la révélation, les recherches fructueuses comme infructueuses mais aussi les succès déterminants (1989-1999), la nouvelle ère dans laquelle s'engage Dream Theater (2000-2010) est clairement pilotée de la tête et des épaules par son tentaculaire batteur.

Il débute dans ce disque ce qui sera son legs éternel au groupe et probablement l'oeuvre de sa vie, la fameuse « The Twelve-Step Suite », un ensemble de morceaux dispersés dans toute cette nouvelle décennie et tous articulés autour d'un même concept : sa douloureuse expérience de l'alcoolisme et sa progressive libération de cette addiction grâce aux alcooliques anonymes et à la thérapie en douze étapes qu'ils proposent à leurs membres. S'il avait déjà abordé cette thématique dans le morceau « The Mirror » sur Awake (1994), c'est à partir du formidable « The Glass Prison », ouverture magistrale de Six Degrees of Inner Turbulence que débute son voyage vers la rédemption, avec les trois premières étapes : « I. Reflection », dans laquelle il fait le constat tragique de son impuissance face à l'alcool ; « II. Restoration », dans laquelle il implore Dieu de lui rendre sa raison (« Begging God to please stop the insanity ») et « III. Revelation », dans laquelle il Lui confie sa volonté (« Thy will be done »). Il poursuivra son odyssée sur les albums suivants :
- « This Dying Soul » sur Train of Thought (2003), évoquera les étapes « IV. Reflections of Reality », puissantes réflexions sur lui-même et « V. Release » terrible confession à l'Être supérieur sur sa condition.
- « The Root of All Evil » sur Octavarium (2005) enchaîne avec « VI. Ready », montrant sa détermination à vaincre son caractère et « VII. Remove », nouvelle prière à Dieu pour lui demander de le faire disparaître.
- « Repentance » sur Systematic Chaos (2007) vogue vers « VIII. Regret », dans laquelle il fait la liste de toutes les personnes qu'il a blessé et « IX. Repentance », auxquelles il leur demande pardon.
- « The Shattered Fortress » sur Black Clouds & Silver Linings (2009) aborde quand à lui les trois dernières étapes de ce parcours, avec « X. Restraint », dans laquelle il reconnaît ses torts, « XI. Receive », dans laquelle il adresse sa gratitude à Dieu et « XII. Responsible », qui le voit s'engager solennellement à être responsable et présent dans tous les domaines de sa vie.

« The Twelve-Step Suite » est donc une superbe et très touchante réflexion au long cours sur ce parcours semé d'embûches et n'oublie pas de rendre hommage aux compagnons d'armes (notamment son probable parrain chez les alcooliques anonymes, Bill W., auquel est dédié l'ensemble) qui ont du l'épauler durant cette difficile période. Ces morceaux partagent tous un ensemble de motifs récurrents, un résonnant mélange fort bien orchestré de riffs sombres et épiques et de passages intimistes magnifiques. Bien que la réception de cette pièce gargantuesque en aura agacé certains à l'usure (qui n'acceptaient pas forcément cette répétition des riffs pourtant inhérente au concept global), elle est, globalement, d'une qualité musicale indéniable. En tout cas, tout ce qui en fait le sel se trouve déjà dans le premier morceau de Six Degrees of Inner Turbulence, véritable mur de guitares ultimes qui vient casser des bouches sans prévenir. Après le sample de diamant arrivé au bout du sillon du vinyle, qui reprend le final de « Finally Free » sur le précédent album (habitude qu'entretiendra le groupe sur tous ses albums jusqu'à Systematic Chaos), c'est un véritable déluge de « palm mutes » et de « power chords » qui s'abat sur un auditeur désarçonné, forcé de s'incliner face à l'efficacité brillante des coups de boutoir de John Petrucci. Il s'impose comme l'un des morceaux les plus véloces et puissants de Dream Theater et annonce, prophétique, l'agressivité magistrale de son cadet. Pour l'heure, d'autres passages bien hargneux parsèment cet album résolument sombre, sur le tube éclair « War Inside My Head » qui précède « The Test That Stumped Them All », ou encore « The Great Debate », dans lequel James LaBrie met toute son intensité sur le refrain :

« Are you justified in taking life ? Life to save life ? »

C'est évident, le groupe se transforme et s'adapte à la violence et aux actualités tragiques qui l'entourent. John Petrucci ne dit d'ailleurs pas autre chose dans les paroles qu'il écrit dans ce morceau, en référence aux attentats du 11 septembre et aux déclarations de George W. Bush qui ont suivies :

« Human kind has reached a turning point
Poised for conflict at ground zero
Ready for war »

Dream Theater, en haussant le ton, en retroussant ses manches et en proposant ces riffs puissants, toujours teintés d'une extrême virtuosité technique et d'un feeling démentiels l'est aussi, assurément. Les ponts progressifs dont ils gratifient leur assemblée restent d'une grande qualité. Un des points forts de ce disque réside aussi dans la profondeur de ses « power ballads », qui ont toujours de belles émotions à présenter. « Disappear » est d'une simplicité et d'une émotivité décapantes et saura plomber le moral de n'importe quel optimiste bienheureux, moi le premier. « Goodnight Kiss », foudroyante et intimiste mélopée, explore avec une acuité dramatique la dépression d'une mère confrontée à la mort de sa fille avec des paroles profondément touchantes. Les samples qui en réchappent enfoncent encore davantage ce clou du spleen que le combo martèle avec un sens de la réalité presque masochiste.

Les New-Yorkais échouent toutefois sur plusieurs points. Le premier d'entre eux est la longueur de ce disque, qu'on pourra aisément qualifier d'interminable. Non content de proposer un premier ensemble déjà chargé de thématiques intéressantes et de riffs emblématiques, le combo se fend d'un nouveau morceau de bravoure de 42 minutes, la gargantuesque suite « Six Degrees of Inner Turbulence » qui occupe l'intégralité du second disque. Cette orgie musicale, encadrée par des instrumentaux résolument plus progressifs – qui piochent davantage dans la musique classique que dans le metal – traite d'un sujet cher à l'auteur de la plupart ses paroles, les maladies mentales, auxquelles faisait déjà référence le triptyque « A Mind Behind Itsef » sur Awake (1994), déjà mis en mots par John Petrucci à l'époque. Avec Mike Portnoy, ils partent la perception de six personnages : celle d'une femme bipolaire sur « About to Crash », celle d'un vétéran de la guerre du Vietnam victime de stress post-traumatique sur « War Inside my Head », celle d'un homme hanté par la schizophrénie sur « The Test That Stumped Them All », celle d'une mère de famille au destin tragique sur « Goodnight Kiss » et enfin celle d'un enfant autiste sur « Solitary Shell ». L'ensemble musical qui les accompagne est un maelstrom d'une subtilité et d'une richesse presque infinie, où un riffing énergique côtoie des odes grandiloquentes marquées par la présence de Jordan Rudess, qui parvient à donner un relief très ouvragé à l'ensemble. C'est aussi durant ce cycle de 10 ans que Dream Theater aura tendance à souffrir du symptôme persistant de l'« inspiration corner », procédé de composition contesté qui consiste à poncer leurs coups de cœur personnels et à s'en inspirer pour catalyser leur propre inspiration. Le résultat donne un amalgame parfois dérangeant entre hommage et plagiat, comme sur le dernier morceau cité, sur lequel beaucoup auront cru reconnaître l'héritage de « Solsbury Hill » de Peter Gabriel. On ne peut pas dire que le combo s'en cache particulièrement tout de même, évoquant ce tube intemporel jusque dans le titre de leur propre morceau.

En bref, ce gigantesque match de foot avec temps additionnel option salade tomates oignons, où s'entrechoquent concepts et motifs de metal progressif poussés à leur paroxysme aura donc de quoi faire décrocher certains auditeurs en quête d'efficacité et leur faire frôler l'indigestion. En retournant à une durée plus raisonnable sur le disque suivant, les New-Yorkais ont tendance à me donner raison. C'est en « Monday morning lunatic », titulature que j'adopte avec fierté, que je dois prendre mes distances objectives de rigueur avec un album qui demeure tout de même un classique bien personnel.

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Dream Theater
Metal progressif
2002 - Elektra Records
notes
Chroniqueur : 8.5/10
Lecteurs : (1)  8/10
Webzines : (6)  8.24/10

plus d'infos sur
Dream Theater
Dream Theater
Metal progressif - 1988 - Etats-Unis
  

tracklist
Disc One
01.   The Glass Prison  (13:52)
02.   Blind Faith  (10:22)
03.   Misunderstood  (09:32)
04.   The Great Debate  (13:46)
05.   Disappear  (06:46)

Disc Two
01.   Six Degrees of Inner Turbulence - I. Overture  (06:50)
02.   Six Degrees of Inner Turbulence - II. About to Crash  (05:51)
03.   Six Degrees of Inner Turbulence - III. War Inside My Head  (02:08)
04.   Six Degrees of Inner Turbulence - IV. The Test That Stumped Them All  (05:03)
05.   Six Degrees of Inner Turbulence - V. Goodnight Kiss  (06:18)
06.   Six Degrees of Inner Turbulence - VI. Solitary Shell  (05:48)
07.   Six Degrees of Inner Turbulence - VII. About to Crash (Reprise)  (04:04)
08.   Six Degrees of Inner Turbulence - VIII. Losing Time / Grand Finale  (06:00)

Durée : 01:36:20

line up
parution
12 Janvier 2002

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